On se fait un foot ?

Des petites boules noires à foison sur les crampons, dans les cheveux, sur les genoux, dans les poches et puis finalement aussi dans les crampons. On pense s’en débarrasser en sortant du terrain (synthétique), mais pas besoin d’attendre le prochain entraînement pour les revoir : ces boules s’infiltrent partout, elles se glissent là où on ne s’y attend pas… et les voilà déjà dans notre salon.

Assurément, ces granulats nous poursuivent. Alors, j’ai voulu mener l’enquête : c’est quoi, ces boules noires ?

A chaque entraînement, on piétine des pneus

Un terrain de sport synthétique est composé notamment de granulats de caoutchouc, qui proviennent de pneus recyclés. Pourquoi ces pneus sont-ils recyclés ?

Avant d’être recyclés, ces pneus sont en réalité des déchets. D’un point de vue juridique, un déchet est un bien[1] dont son détenteur veut se défaire, qu’il abandonne. Considérer que quelque chose est un déchet soulève des débats juridiques palpitants parce que l’enjeu est grand : une fois qu’un bien est qualifié de déchet, une ribambelle d’obligations s’imposent à son détenteur[2], selon le type de déchet concerné. Les juristes disent qu’ils appliquent un « régime juridique » (un ensemble de règles) à une notion (le déchet).

En particulier, il faut respecter un ordre strict pour l’élimination d’un déchet : réutiliser, recycler, valoriser, et enfin si ce n’est pas possible éliminer[3]. Pour reprendre notre exemple de pneus : si on ne peut pas, déjà, les réutiliser, on doit essayer de les recycler. Et si on ne peut pas les recycler, on dit qu’on les « valorise », notamment sous forme énergétique – ce qui signifie simplement qu’on les brûle en récupérant l’énergie sous forme de chaleur ainsi produite[4]. Si les pneus sont recyclés, c’est donc que leur détenteur a voulu s’en défaire et qu’ils n’ont pas pu être réutilisés.

On estime à plus de 3 000 le nombre de terrains synthétiques en France… Je te laisse imaginer le nombre de pneus qui ont ainsi pu être recyclés et utilisés sur les terrains de sport. Je ne dois pas être la seule à retrouver ces morceaux de pneus recyclés dans notre salon.

Mais si ces granulés sont des déchets, est-ce qu’ils sont dangereux pour la santé ?

Plusieurs études montrent la composition des granulats de pneus usagés que l’on retrouve sur les terrains synthétiques de sport. Les HAP, benzothiazoles, phtalates, phénols, polycholorobiphényls, tu connais ? En plus des noms évoqués ci-dessus, on trouve aussi des métaux, tels que le plomb, et d’autres composés dont seuls les chimistes se souviendraient.

Les concentrations maximales de ces substances chimiques sont réglementées

Le droit impose des concentrations maximales pour ces substances. En particulier, le règlement[5] européen « REACH[6] » encadre l’utilisation des substances chimiques en Europe, et donc en France.

Le règlement REACH s’applique à toutes les substances chimiques qu’elles soient fabriquées, importées, vendues, ou encore utilisées seules, dans des mélanges ou dans des produits. L’objectif du règlement REACH est de permettre à l’industrie chimique « de se développer et d’innover, tout en veillant à ce que ses produits soient sûrs pour les personnes et l’environnement »[7].

La teneur maximale en HAP dans les pneus est justement réglementée par le règlement REACH. Si les seuils déterminés sont dépassés, les pneus ne peuvent pas être mis sur le marché[8]. Le règlement REACH prévoit aussi des concentrations maximales de HAP pour certains articles à base de caoutchouc ou matière plastique qui entrent en contact « direct, bref, et répété » avec la peau humaine. En revanche, la concentration en HAP des granulats utilisés sur les terrains de sport n’est pas directement réglementée : ainsi quand un pneu est recyclé sous forme de granulats, leur concentration en HAP n’est pas contrôlée.

Depuis une dizaine d’années environ, cinquante études se sont penchées sur les risques encourus par les joueurs ou les enfants qui jouent sur les terrains synthétiques de sport, du fait des substances chimiques contenues dans les granulats[9]. Si le risque de cancer est jugé plutôt négligeable[10], le risque d’irritation cutanée semble bien réel. Ces terrains peuvent provoquer des irritations oculaires ou respiratoires. Les scientifiques ont également étudié le risque thermique : sur un terrain synthétique, il peut facilement faire 60°C quand le soleil brille. Les granulats de pneus, noirs, captent la chaleur. Et plus ils sont chauds, plus ils émettent des substances mutagènes dangereuses pour la santé. Mais désormais, les alternatives existent et certains terrains synthétiques sont remplis de granulés de liège ou d’un mélange de sable et de noix de coco broyée.

On le voit, la question de la nocivité des terrains synthétiques se pose. Dans le doute sur la nocivité des terrains synthétiques ou par précaution, plusieurs villes américaines ont décidé de ne plus recourir aux terrains synthétiques. Depuis quelques années, les villes françaises y réfléchissent aussi : Paris par exemple a décidé, fin 2017, de ne plus y avoir recours jusqu’à nouvel ordre.

Peut-être qu’un jour, on ramènera de l’herbe dans notre salon, plutôt que ces granulats ?

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[1] Pour être plus exacte, il s’agit d’un bien meuble : un bien que l’on peut transposer d’un lieu à un autre. Voir l’article 528 du code civil.

[2] En réalité, c’est toute la « ligne » qui est réglementée ; de la personne qui produit le déchet à celle qui l’élimine, en passant par la personne qui le trie, le recycle ou le valorise : tout le monde a des règles à respecter, selon le type de déchet concerné.

[3] Article L.541-1, II du code de l’environnement.

[4] Article R.543-140 du code de l’environnement, ou, pour le cadre général des déchets, article L.541-1 du même code.

[5] Un règlement européen, c’est un texte qui est applicable directement dans les Etats membres. Il n’a pas à être transposé en droit interne, il s’applique « tel quel ». Il est obligatoire dans tous ses éléments.

[6] Règlement (CE) no 1907/2006 du Parlement européen et du Conseil du 18 décembre 2006 concernant l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques, ainsi que les restrictions applicables à ces substances (REACH), instituant une agence européenne des produits chimiques, modifiant la directive 1999/45/CE et abrogeant le règlement (CEE) no 793/93 du Conseil et le règlement (CE) no1488/94 de la Commission ainsi que la directive 76/769/CEE du Conseil et les directives 91/155/CEE, 93/67/CEE, 93/105/CE et 2000/21/CE de la Commission (JO L 136, 29.5.2007, pp. 3-280).

[7] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=LEGISSUM:l21282.

[8] Plus précisément, c’est la concentration en HAP des « huiles de dilution (…) utilisées pour la production de pneumatiques » qui est réglementée, et également ces huiles de dilution qui ne peuvent pas être mises sur le marché ni utilisées pour la production de pneus si leur concentration en HAP dépasse les seuils prévus par le règlement européen. Cf. Annexe XVII point 50 de REACH.

[9] D’après l’Anses, qui est l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. L’Anses identifie plusieurs sources d’incertitudes et des limites méthodologiques dans les publications et rapports consultés, notamment quant à la représentativité des données et quant au fait que certaines substances susceptibles d’être émises par les granulats de pneus peuvent ne pas avoir été recherchées. L’étude de l’Anses est disponible à partir du lien suivant, il s’agit de l’Appui scientifique et technique de l’Anses, Saisine n°2018-SA-0033 du 29 août 2018. https://www.anses.fr/fr/system/files/CONSO2018SA0033.pdf.

[10] Malgré cette absence de risque, les auteurs de l’étude conseillent aux sportifs de « se laver les mains après chaque match ou avant de manger, [de] nettoyer rapidement toute plaie ouverte, [de] retirer tout élément de leur équipement sportif avant de pénétrer dans tout local non sportif, notamment leur logement ».

Crédit photo : Emilio Garcia

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